Description de cette image, également commentée ci-après
Deux équipes masculines s’affrontent dans le plus grand championnat du monde de League of
Legends mais pas de joueuses à l’horizon ! Par Bruce Liu, Creative Commons, 2015.



Lors de la présentation de leur nouvelle équipe d’ e-sport “Gentle Mates”, les célèbres
youtubeurs Squeezie, Gotaga et Brawks ont proclamé que “tout commence ici”. Leur
ambition : réunir leurs communautés respectives de fans pour partager leur passion
pour les jeux vidéo. Toutefois, cette initiative semble écarter les femmes, qui ne sont
ni présentes dans la vidéo de présentation, ni mentionnées dans le nom de l’équipe.


Un domaine réservé aux hommes ?

Jusqu’à présent, aucune équipe féminine n’est annoncée chez les Gentle Mates. Il
s’agit donc d’une énième structure d’e-sport lancée par des hommes et créée pour
promouvoir des équipes composées d’hommes. Cette sous-représentation des
femmes dans ce secteur est largement critiquée et peut s’expliquer par plusieurs
facteurs.


On pourrait se dire qu’il est plus difficile de recruter des femmes puisque celles-ci
sont moins présentes sur les jeux vidéo. Pourtant, selon le Baromètre France Esports
de 2022, elles sont 52% à jouer aux jeux vidéo en loisir contre 48% d’hommes . Or, il
n’y a absolument aucune règle leur interdit de participer aux compétitions
e-sportives. Alors pourquoi sont-elles absentes dans l’e-sport ?


En réalité, ces chiffres ne nous disent pas tout. Il existe en fait des tendances, des
jeux particuliers auxquels les femmes jouent. Selon l’étude “The gamer motivation
Profile” par Quantic Foundry, en 2016, 69% d’entre elles jouent à des jeux de type
puzzle, tandis que moins de 10% d’entre elles jouent à des jeux vidéo d’affrontement
(MOBA, FPS…). Or, ce sont ces derniers, ayant un enjeu compétitif, qui se jouent en
équipe et qui organisent leur propre compétition e-sportive.


Peu de personnalités féminines émergent dans ce milieu


La représentation des femmes sur ces jeux est très rare, engendrant ainsi un
véritable problème. Si les jeunes garçons grandissent en soutenant l’équipe
masculine de leurs YouTubeurs préférés, les filles quant à elles, n’ont pas la
possibilité de s’identifier à des joueuses.


Les rares exemples d’équipes féminines se sont souvent soldés par des échecs et
sont peu valorisants. En 2019, la structure Vaevictis eSports créé pour la première
fois une équipe de League of Legends (LoL) 100% féminine pouvant concourir dans
la ligue russe professionnelle de la LCL. L’équipe a enchaîné 28 défaites pour finir à la
dernière place du classement. Beaucoup ont alors critiqué le choix des joueuses de
l’équipe puisqu’il s’avère qu’elles avaient un niveau inférieur aux hommes qu’elles ont
affrontés
. Cette équipe était vouée à l’échec dès sa création. L’équipe a été dissoute,
décrédibilisant ainsi la cause de nombreuses joueuses, qui seraient réellement
capables de rivaliser dans de telles compétitions.


Un choix de carrière influencé par la socialisation


La représentation des femmes à haut niveau se joue dès l’enfance. En effet, selon le
chercheur en sociologie de l’e-sport Nicolas Besombes, l’esprit compétitif est
beaucoup plus sollicité chez les garçons alors qu’il serait, au contraire, découragé
chez les filles. Les parents auront donc plus tendance à donner aux petites filles des
jeux calmes et réflexifs et des jeux qui se jouent en affrontement aux garçons.
Cette différenciation continue à l’âge adulte puisque nous ne sommes pas non plus
disposés à nous investir de la même manière en fonction de notre genre : les filles
accordent moins de leur temps libre aux loisirs que les garçons. Selon une étude de
Plos One, en 2022, les filles de 10 à 17 ans accordent, en moyenne, 42 minutes de
loisir en moins que les garçons du même âge, puisqu’elles consacrent déjà plus de
temps aux tâches domestiques (22min de plus que les garçons). Or, devenir
professionnel requiert des sacrifices et implique de suivre un entraînement intensif.
Alors que les quelques équipes féminines déclarent s’entraîner seulement deux
heures par jour, les joueurs tels que Faker, considéré comme le meilleur joueur de
LoL, s’entraînent jusqu’à dix heures par jour
.


Un univers toxique qui décourage les joueuses


Les femmes et les hommes ne partagent pas la même expérience de jeu. Elles, sont
constamment confrontées à des remarques sexistes lorsqu’elles jouent. Selon
Culturepub, en 2022, 77% des gameuses ont déjà été victimes de harcèlement. Cet
environnement pousse les filles à utiliser des stratagèmes. Elles utilisent alors des
pseudonymes masculins ou bien éteignent leur micro. Le résultat est clair : elles ne
peuvent pas jouer en équipe et ne peuvent donc pas progresser dans le milieu.
Si pour se lancer dans une carrière professionnelle d’e-sport, elles doivent passer
plusieurs heures, chaque jour, à se faire insulter, beaucoup vont être découragées.
C’est pourquoi, entre autres, nous ne retrouvons finalement que 6% de femmes dans l’e-sport
amateur
. Tant que le sexisme perdure sur internet, il sera difficile de faire des
progrès significatifs pour lutter contre la sous-représentation des femmes dans
l’e-sport.


De manière générale, les femmes sont de plus en plus présentes sur les scènes
e-sportives, notamment parce que les mentalités évoluent et que les enfants sont
moins socialisés selon leur genre qu’auparavant. Maintenant, il reste essentiel de
rendre l’environnement de jeu moins toxique, en pénalisant notamment les insultes
sexistes qui découragent les jeunes filles. Malgré l’absence de différence biologique
dans les compétences et capacités des joueurs et joueuses, les compétitions mixtes
sont encore rares dans l’esport. Toutefois, les ligues 100% féminines peuvent être
une solution à court et moyen terme pour encourager la participation des femmes
dans ce domaine. Le chemin vers une véritable inclusion et égalité des genres est
encore long, mais l’avenir semble prometteur pour ce milieu en constante évolution.

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